Véra Pagava – Nicolas Wacker : sur les routes de l’exil

Véra Pagava – Nicolas Wacker : sur les routes de l’exil

Véra Pagava et Nicolas Wacker sur les routes de l'exil

Véra PAGAVA (Tiflis) Tbilissi 1907 – Paris 1988) 
 Nicolas WACKER (Kiev 1897 – Paris 1987)

Peintres ukrainiens et géorgiens, sur les routes de l’exil…

Exposition  Galerie Chauvy  mars 2011

 

Sur les routes de l’exil, Véra Pagava et Nicolas Wacker, fuyant la domination bolchévique et la fin de l’Empire russe, suivent un destin parallèle dans les cercles d’avant-garde du Berlin des années 20. Ils se rencontrent, en 1932, à Paris, à l’Académie Ranson où ils nouent des amitiés solides avec Bissière, Viéra da  Silva, Bertholle,  Manessier,  Le Moal, Etienne Martin…..
Un ensemble d’huiles et aquarelles : œuvres de jeunesse, peu connues, ainsi que d’autres de la maturité des deux artistes éclaire leur démarche commune, puis leur évolution, de part et d’autre de la coupure de la guerre.

Véra Pagava et Vano
Véra Pagava et VANO : Cousin de Véra Pagava, il rejoint Paris en 1930 et s’inscrit dans l’atelier de fresques de l’académie Ranson en 1937
Pagava vers 1940 - reproduit dans Véra Pagava vers l'indicible - Ed. Area 2008
Nicolas Wacker vers 1940 - reproduit dans Nicolas Wacker, peintre - Ed. Somogy - 2004

En 1921, l’armée rouge anéantit la jeune république  démocratique de Géorgie. C’est le début de l’exil pour la famille Pagava : la Turquie, la Suisse puis Berlin et enfin Paris, en 1923. Véra Pagava à 16 ans.

1921 Berlin
1923 Paris
1924 premières études artistiques  à Paris  École des Arts Décoratifs

1929  Atelier André Lhote
926-1933 École Art et Publicité
1932-1939 Académie Ranson,
1936 Bertholle l’introduit dans le Groupe Témoignage.
1944Galerie Jeanne Bucher, jusqu’en 1960.

1966.Biennale de Venise : une salle réservée à ses aquarelles.
1972 à 1996  Galerie Darial, Paris.

Depuis 1919, l’Ukraine avait rejeté les Bolcheviks, aussi, pour la famille Wacker,
 il s’agit de survivre après avoir quitté le grand domaine Dolgorouky, proche
de Kiev que dirigeait le père de Wacker

1922 A Berlin après un voyage d’un mois depuis Odessa, il s’inscri t à l’école
 desBeaux-Arts de Berlin, section architecture et suit le cours de philosophie à
l’Université Humboldt, Berlin
1927 Atelier André Lhote, Paris – Expose au Salon d’Automne
1928-1939 Académie Ranson, Paris
1936-1937 Participe au groupe Témoignage, Paris
1939-1942 Camps de travailleurs étrangers
1944 Aménage sa maison aux Cazettes 
1961 Sanatorium (Lot)
1962 Reprend la peinture, orientation  abstraite.
1969-1984 Professeur à l’École des Beaux-Arts, Paris sur proposition de
 Bertholle.

              Écrits de Nicolas Wacker : La peinture à partir du matériau brut et le rôle de
la technique dans la création d’art, 
réedition, 1993, Éditions. Allia.
 
1       
Véra Pagava - années 30 - huile sur toile
Véra Pagava - années 30 - huile sur toile - 60 x 46 cm

Ukraine Géorgie Berlin Paris

Les trajectoires de Véra Pagava et de Nicolas Wacker sont façonnées par les évènements qui ont marqué le 20ème siècle, comme pour tant d’autres artistes, venus de tous les horizons et de toutes les disciplines fréquenter les ateliers de Montparnasse.

La révélation de leur vocation artistique eut lieu dans le Berlin du début des années 20 où se retrouvaient les émigrés de toutes les provinces de l’empire russe. Il y régnait, alors, une effervescence culturelle et artistique. (Littérature, théâtre, affiches, désign, expressionnisme Dada, abstraction..)Berlin est avec Paris une caisse de résonnance des multiples recherches européennes pour les arts plastiques.

Nicolas Wacker étudie la philosophie à l’université Humboldt et la peinture à l’Académie des Beaux-Arts. Il y rencontre Charlotte Henschel qui l’entraînera à Paris en 1926. La famille de Véra Pagava rejoint, en France, le gouvernement géorgien en exil et leurs compatriotes réfugiés, en 1924.  Elle a 16 ans.

Paris, c’était alors, les grands marchands : Khanweiler, Ambroise Vollard, le prestige de l’Ecole des Beaux-arts, des expositions universelles qui jusqu’en 1937 ont généré beaucoup d’échanges, de nombreuses académies libres où le cubisme est enseigné : les ateliers de Léger, de Lhote, l’académie Scandinave, avec celles plus classiques comme la Grande Chaumière où enseignent Despiau, Gromaire, Friesz, S’il régnait dans ces académies libres, un esprit de liberté de création et une tolérante émulation, l’académie Ranson, fondée en 1908, par les nabis, Paul Ranson et Maurice Denis, où Pagava et Wacker s’inscrivirent respectivement en 32 et 28 représentait un modèle de formation unique et recherchée : comme l’écrit Véra Pagava : Malfray pour la sculpture et Bissière pour la peinture étaient les deux pôles d’attraction de toute cette jeunesse veunue des quatre coins du monde.

Indépendant et ouvert aux courants modernes issus de Gauguin et de Cézanne, post-cubisme, surréalisme, primitivisme, l’enseignement
n’en était pas moins structuré : étude des techniques, du modèle vivant. Roger Bissière réussit à préserver le caractère communautaire,
héritage de l’esprit nabi, inspiré des Ateliers d’art sacré fondés par Maurice Denis et Georges Desvallières. Les passerelles existant
 entre les différents ateliers en faisaient un lieu de pratiques, d’échanges et de partages d’expériences.

Les années 30

Déjà rompu à toutes les techniques, Nicolas Wacker se trouve en totale adéquation dans ce milieu qui réactualise le compagnonnage tel qu’il pouvait subsister encore dans les communautés slaves.

Il est rapidement nommé massier de l’atelier de peinture par Roger Bissière. Tout en peignant et dessinant avec les autres élèves, il est en charge de recueillir les cotisations, définir la poses des modèles, créer l’environnement de la salle, broyer poudres et pigments, enseigner la peinture à l’oeuf et à la caséine. Lorsque Bissière initie un cours de fresques en 1934, Wacker est chargé de préparer la chaux et mettre au point le mortier pour les grandes compositions

Tout comme Wacker, Véra Pagava quitte l’académie Lhôte pour l’académie Ranson. Inscrite depuis 1926 à l’école Art et Publicité, elle a étudié aux Arts Décoratifs de Paris, école renommée depuis l’ouverture de l’atelier de l’affichiste Cassandre. Elle fréquentait la bande des Russes de Paris, (Soutine, Kikoine,….. ) et était per­suadée qu’un jour elle repartirait vers son pays.

Charles Malfray, Aristide Maillol et Nicolas Wacker, Collection Parvine Curie - Photos : Catalogue : Éclosions à l’Académie Ranson - Palais du Roi de Rome, Rambouillet- oct.2010 - janv.201

Nicolas Wacker découvre à Berlin, le mystère des procédés techniques des anciens grâce au livre de Marx Doerner (1870-1939), ) : Le métier de la peinture, secrets de la peinture classique, paru en 1921 à Berlin ; lui-même repris de l’ouvrage fondamental (cinq volumes) de Ernst Berger (1857-1919) sur l’alliance des matériaux maigres et gras et des glacis colorés. Doté d’une grande ingéniosité –  il avait appris à travailler le fer, le bois, le cuir…il écrit : Enfance et adolescence vécues dans le milieu intellectuel de St-Petersburg et celui de l’artisanat pendant les vacances, dans la grande propriété Dolgorouky proche de Kiev, que dirigeait mon père….

A l’Académie Ranson, des passerelles entre les ateliers déterminent les vocations : le suisse Stahly s’inscrit en 31, à l’atelier de peinture mais c’est avec Malfray qu’il découvre sa vocation de sculpteur, inversement pour Le Moal. Nicolas Wacker fait preuve d’une grande réflexion plastique, en 37, il est remarqué par Jacques Lassaigne qui écrit :  C’est la leçon de Corot qu’a entendue Wacker, ses œuvres sont éclairées par une lumière intime et douce dont il fait sa constante. Ses figures nous renvoient  aux jeunes filles de Corot : même variations de la lumière, qui créent la figure en lui conférant une pathétique fragilité, toute de pudeur et de réserve. 

 

Nicolas Wacker La robe était trop petite, 1936 - huile sur toile - 73 x 40 cm
Nu à la draperie, 1936 - Huile sur panneau 60 x 72 cm

Pour subvenir aux besoins de sa famille Véra Pagava fabriquait des têtes de poupées pleines de poésie et tissait des étoffes, grâce à ses longues années d’apprentissage aux Arts Décoratifs.

C’est chez Bissière où Wacker enseignait les techniques indispensables qu’elle met en place les éléments de ses compositions. En compagnie de Wacker elle étudie le rapport des corps dans l’espace, l’importance des valeurs, l’emploi savant des  sous-couches. Le clair-obscur est sa préoccupation essentielle. C’est la lumière qui fait le monde des formes.

Jacques Lassaigne remarque : Tout en suivant ses cours, Véra commençait à fixer sur la toile ses petits nu à l’indicible présence.
Jacques Lassaigne,  cité dans : Pagava,  catalogue Musée des Beaux-Arts  Dijon, 1976.

 
Véra Pagava -, années 30 - Huile sur toile - 46 x 39 cm

Véra Pagava LA DéCENNIE DE LA RECONNAISSANCE

Dès 44 elle expose aux côtés de Dora Maar chez Jeanne Bucher (51, 54 et 60). Elle y retrouve en 47, la fratrie de l’académie Ranson Bertholle, dont elle fréquente les dimanches après-midi, Etienne-Martin, Sthaly, Viera da Silva, Arpad Szenes, également Nicolas de Staël. 
Elle  s’oriente vers l’abstraction à partir de 1960; Ses aquarelles sont sélectionnées pour la Biennale de Venise en 66. Elle orchestre avec une rare maîtrise le découpage de grandes surfaces : triangles, cercles, parallélépipèdes, masses éthérées, retenues dans des équilibres fragiles qui semblent en apesanteur.L’alternance des couleurs, le dialogue entre les zones d’ombre et de clarté est obtenue par la justesse des valeur. Elle expose avec succès à Paris, Berlin, New York. En 1958, elle exécute une peinture murale pour le Pavillon du Saint-Siège, à l’exposition universelle de Bruxelles. Elle est décorée par le Pape Jean XXIII.

 
Véra Pagava - Envol, 1977 -
Envol, 1977 - huile sur toile - 73 x 92 cm

nicolas wacker vers l'abstraction

Pendant vingt ans, il se consacre à sa maison des Cazettes, il fabrique des métiers à tisser à partir de planches de l’encyclopédie de Diderot. Il réalise avec Madeleine, ancienne élève de l’école Art et Publicité, des modèles pour Balmain, Lola Prussac…Lorsque en 1962, il reprend la peinture, il évoque cette période : c’est comme une nouvelle naissance. Le monde qui allait en se rétrécissant depuis la guerre (…) il n’y avait pas de sortie possible que de retour dans la nuit, après un exil de vingt années, s’ouvrait une nouvelle vie…

Dans ses petits formats abstraits, le travail de la matière devint évident tout en restant subordonné au message poétique. (Jacques Busse, Bénézit). Ce ne sont qu’effusion de lignes, couleurs, taches  dans une lumière et atmosphère de rêve, non sans lien avec les aquarelles musicales de Hans Reichel, proche de  Klee où, formes végétales et monde marin se côtoient.

Oeuvre sur papier 1960

Véra Pagava dessins

.Le dessin tient une place importante dans son œuvre.Indépendant, sans rapport de forme, de thèmes  et de technique avec sa peinture, elle explique : L’essentiel est pour moi d’exprimer la lumière et l’espace.  
L’art de son dessin, c’est le sens des intervalles, la capa­cité de faire résonner les blancs
.
Serge Lemoine,  cité dans : Pagava,  catalogue Musée des Beaux-Arts  Dijon, 1976.

Des millions de points font des lignes, paquets de lignes pul­vérisées : les points se forment comme au gré du souffle. (Shih-T’ao. Sa technique, très particulière, est un véritable pointil­lisme à la mine de plomb. C’est un plumetis de points vi­brants, plus ou moins denses. 
Je peux faire des lignes, mais cela n’exprime pas ce que je veux dire. La ligne n’est pas assez plastique. Je tape point par point  Les formes prennent ainsi naissance, chaque point s’ajoutant a son voisin pour créer un monde singulier, quelque peu étrange et irréel et cependant très évocateur.

 

Mine de plomb sur papier