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Au seuil des années 2000, Soly Cissé invente une nouvelle figuration dotée d’une grande spiritualité. Dès le début, le processus est en place dans un mouvement continu de métamorphoses et d’espaces dédoublés dans lesquels errent sans fin ses premières figures des « Mondes perdus ». Elles émergent du noir, couleur chère à l’artiste à double titre : le noir des ténèbres qui précédèrent l’humanité et le noir de l’espace intérieur qui déclenche le processus créatif. Représentées de profil, telles d’anciennes divinités égyptiennes, ces figures paraissent comme projetées par un spot lumineux. Êtres hybrides, visages, animaux, à demi enfouis sous des empâtements de couleurs pures jouent entre fond et forme. L’emploi de la couleur noire rythme et structure avec force la composition, intensifiant les plans colorés. De l’affrontement de ces personnages surgit une certaine réalité de la condition de l’homme. Des rangées de chiffres, lettres, signes, presque illisibles, disséminés de façon aléatoire suggèrent une tentative de système : référence, classification, archive … ? Bien que se révèle illusoire cette recherche de stabilité et de cohérence pour pallier la perte de repères dans le désordre du monde, elles constituent le langage de l’artiste qui construit ses compositions telles des scènes d’allégories évoquant grâce et protection par l’intercession d’ancêtres bienveillants et la croyance en une parenté magique entre humains et animaux protecteurs.

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Pintades, 2019, acrylique et goudron sur toile, 100 x 100 cm

Une conviction écologique

Une conviction écologique de longue date, ancrée dans  l’histoire  personnelle et familiale de l’artiste, relève avec justesse les grandes questions contemporaines liées au changement climatique, à la menace de désastres écologiques et à la pollution des océans au travers de compositions distanciées ou des installations d’une grande maîtrise technique. Soly Cissé a vécu, enfant, au cœur d’une contrée sauvage avec son père, médecin, chargé de la surveillance du camp des ouvriers du barrage de Manantali. Cette région, aux confins du Sénégal, de la Mauritanie et du Mali, où bêtes et hommes vivaient jusqu’alors en osmose depuis des millénaires, marqua durablement son imaginaire. Dans une série de toiles récentes prenant pour sujet la condition animale, l’artiste choisit un médium au goudron, symbole évocateur de la pollution. De larges touches renvoient aux envolées de la peinture tachiste pour faire naître tout un monde animalier. Autruches victimes de braconniers où d’élevages intensifs, pintades menacées par la grippe aviaire qui avait effrayé, un temps la planète, poissons décimés par les pêcheries industrielles et les déchets plastiques, chiens dressés pour le combat – divertissement initié par les européens – Dans ces toiles, la couleur brune du goudron s’oppose à la réflexion lumineuse d’un jaune brillant. La palette éblouissante n’est pas signe, pour autant, d’harmonie entre l’homme et le monde animal.
La condition animale est à l’image de la tragi-comédie des hommes, comme ceux qui s’affrontent dans le grand fusain intitulé « Monde perdu », c’est la lutte pour le pouvoir des uns où la vie ou la mort des autres.

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Pintades, 2019, acrylique et goudron sur toile, 100 x 100 cm

À la jonction de cultures plurielles

Soly Cissé développe, dans son œuvre, la vision critique d’une société en proie au fanatisme et à l’obscurantisme religieux. Des figures semblent flotter, côte à côte, dans l’espace indifférencié de la toile de grand format « Mythes et croyances ». Entre connaissance et pensée magique, l’œuvre fait co-exister ce qui subsiste des civilisations classiques de l’Afrique, des anciennes traditions cubaines, haïtiennes, du vaudou ou du chamanisme, avec, les religions et croyances européennes. Un monde surgit de la légende face à la réalité. Dans cette fresque contemporaine, les figures jouent avec subtilité entre cultures ancestrales et implications sociales contemporaines, portées par un équilibre et une relative harmonie. La révolte de l’artiste se teinte d’espérance

*Soly Cissé semble habité par la même ferveur morale qui imposa à Goya, cette vision critique d’une société en proie au fanatisme et à l’obscurantisme religieux. Une même volonté critique conduit la ligne de son récit pictural qui interroge les motivations humaines au plus profond des êtres.
*Dominique Stella, Au-delà de l’esthétique, entre mythe et réalité contemporaine. – p.41 – Univers/Universe, Soly Cissé – Solyart, mai 2014

Soly Cissé - Mythes et croyances, 2020 - Acrlique sur toile - 150 x 300 cm

Mythes et croyances, 2019 – Acrylique sur toile – 150 x 300 cm

Champ de coton, 2019 – fer soudé, fibres de coton –  200 x 100 cm x 3- Hauteur : 180 cm 

Depuis 2018, Soly Cissé travaille à des oeuvres à caractère mémoriel qui traduisent son regard sur la société et l’histoire Une histoire, éprouvée de l’intérieur, liée à des lieux de mémoire hantés par des siècles de trafics esclavagistes. En projet, des installations sous la forme de champs : canne à sucre, cacao, coton… exécutés avec divers matériaux comme le fer soudé ou le bronze. Une première installation sur ce thème composée de 170 sculptures. Exposée en 2018 dans le cadre de la Biennale OFF par la Fondation Dapper sur l’île de Gorée est aujourd’hui en vue au Musée des Civilisations Noires (M.C.N) de Daka. Dans ce lieu hanté par cette sombre histoire, un passé enfoui, soudain reprenait forme avec une puissance visuelle décuplée. Á une indiscutable qualité paysagère, s’ajoutait une prise en compte environnementale opportune. Invité à pénétrer dans les allées sablées, le public subissait une sorte de mise à l’épreuve augmentée pour certains, d’un puissant sentiment d’appartenance avec ceux qui les avaient précédés dans ces lieux.
L’installation « Champ de coton » est un puissant hommage aux millions d’hommes et de femmes arrachés à leur liberté et à leur terre. Elle nous transporte vers la Caraïbe, la Louisiane, l’Alabama, la Géorgie.… Dans ce théâtre de la Mémoire, nulle présence humaine, nul arrangement sonore, comme initialement prévu par l’artiste. Seule prédomine la force évocatrice et symbolique. Au-delà d’une composition picturale par laquelle deviendrait belle la souffrance humaine, elle dit le poids des sacs, les mains écorchées, le bruit des chaînes aux pieds, d’où le jazz tient son rythme. Sans ignorer que de ces champs de souffrance, chargés de symbolisme historique, sont nés une culture, des chants, un peuple, une victoire, celle de l’abolition… Un monde a été créé. La mémoire peut advenir si l’histoire est transmise sans rien en exclure.

*Brièvement présenté à Paris : Hier est la mémoire d’aujourd’hui – Espace Commines – 30 octobre – 11 novembre 2019  – Une proposition de Marie-Christine Bouhours et Fabienne Billioud  –  Commissariat : Armelle Dakouo – Scénographie : Zette Cazalas.

 

 

Métaphore du travail forcé et d’un esclavage contemporain déguisé – la simplicité d’un champ de coton, reconnaissable par tous, dans le monde entier, induit, au même titre que la capacité de résilience de son cycle végétal, la reconnaissance des formes de déni du passé. L’installation permet de questionner les rapports de pouvoir et d’identité tout en jouant, à la fois avec le présent et une histoire universelle.

Traduire sur un plan formel, le présent et l’avenir sans occulter les multiples formes de servitudes du passé, c’est bien là le défi de Soly Cissé. Le travail forcé, les asservissements de toutes sortes se perpétuent dans certaines parties du monde en dépit de la reconnaissance des droits civiques. Au cœur de la démarche de l’artiste, la mémoire personnelle rejoint la mémoire collective et l’Afrique, l’universalité. Son travail se joue sur la ligne de tension entre ces territoires et ceux de l’avant-garde, au-delà de toutes questions identitaires.

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2019 - Champs de coton. Soly Cisse - Copyright Photo Hyacinthe Ouattara-Espace Commines.1