Champ de coton (détail) photo Jean-Michel

Soly_cisse-Galerie chauvy - Copie

UNE DIMENSION MĖMORIELLE

Depuis deux décennies, Soly Cissé’ expérimente des pratiques artistiques multiples qui traduisent son regard sur la société et l’histoire Une histoire, éprouvée de l’intérieur, liée à des lieux de mémoire hantés par des siècles de trafics esclavagistes. Traduire sur un plan formel, le présent et l’avenir sans occulter les multiples formes de servitudes du passé, c’est bien là le défi. Le travail forcé, les asservissements de toutes sortes se perpétuent dans certaines parties du monde en dépit de la reconnaissance des droits civiques. Au cœur de la démarche de l’artiste, la mémoire personnelle rejoint la mémoire collective et l’Afrique, l’universalité. Son travail se joue sur la ligne de tension entre ces territoires et ceux de l’avant-garde, au-delà de toutes questions identitaires .

L’installation présentée à l’occasion d’Art Paris : *« Champ de coton » est un puissant hommage aux millions d’hommes et de femmes arrachés à leur liberté et à leur terre. Elle nous transporte vers la Caraïbe, la Louisiane, l’Alabama, la Géorgie.… Dans ce théâtre de la Mémoire, nulle présence humaine, nul arrangement sonore, comme initialement prévu par l’artiste. Seule prédomine la force évocatrice et symbolique. Au-delà d’une composition picturale par laquelle deviendrait belle la souffrance humaine, elle dit le poids des sacs, les mains écorchées, le bruit des chaînes aux pieds d’où le jazz tient son rythme. Pourtant, de ces champs de souffrance, chargés de symbolisme historique, sont nés une culture, des chants, un peuple, une victoire, celle de l’abolition… Un monde a été créé. La mémoire peut advenir si l’histoire est transmise sans rien en exclure.

Soly Cissé a réalisé une première installation sur ce thème composée de 170 sculptures. Exposée en 2018 dans le cadre de la Biennale OFF par la Fondation Dapper sur l’île de Gorée, elle est aujourd’hui en vue au Musée des Civilisations Noires (M.C.N.) de Dakar et n’a pas franchi les mers, contrairement aux populations concernées. Le champ de coton installé à l’île de Gorée comptait près de deux-cents tiges de fer soudé, de deux mètres de hauteur avec leurs fleurs en fibres de coton. Dans ce lieu hanté par cette sombre histoire, un passé enfoui, soudain reprenait forme avec une puissance visuelle décuplée. Á une indiscutable qualité paysagère, s’ajoutait une prise en compte environnementale opportune. Invité à pénétrer dans les allées sablées, le public subissait une sorte de mise à l’épreuve augmentée pour certains, d’un puissant sentiment d’appartenance avec ceux qui les avaient précédés dans ces lieux.

Métaphore du travail forcé et d’un esclavage contemporain déguisé – la simplicité d’un champ de coton, reconnaissable par tous, dans le monde entier, induit, au même titre que la capacité de résilience de son cycle végétal, la reconnaissance des formes de déni du passé. L’installation permet de questionner les rapports de pouvoir et d’identité tout en jouant, à la fois avec le présent et une histoire universelle.

L’ɶuvre de Soly Cissé se cristallise depuis quelques années autour du rôle central de l’esclavage dans l’économie mondiale. Elle raconte la migration, autant celle d’hier que celle d’aujourd’hui. La nouvelle main d’œuvre « engagée », venant principalement de Gorée mais aussi d’Inde, de Chine et de toute l’Afrique sub-saharienne, à destination des colonies françaises, après l’abolition en 1848. L’esclavage déguisé qui persiste, encore aujourd’hui, dans certaines parties du monde, migration de travailleurs « forcés » à cultiver les champs de canne à sucre, cacao et coton. Et de fait, le coton, produit le plus lucratif de la planète depuis le XVI siècle, reste une vaste entreprise. *Sa culture a ravivé et modernisé l’esclavage dans le Sud-américain, il reste crucial pour le capitalisme moderne et la mondialisation. *Empire of cotton, a global history  – Sven Beckert  – 2014.

Soly Cisse_Champ de coton_Galerie Chauvy